“Guernica Huella”

Institut français d’Espagne, Madrid, Espagne, 2017

Guernica Huella, 2017, 3,50 x 7,77 m. Huile sur toile et technique mixte, 2017
Tableau documentaire sur Guernica, photos, dessins, fusain et encre de Chine sur papiers. Dimensions : 200 cm x 140 cm, 2017
Vues de l’exposition “Guernica Huella” À l’occasion du 80ème anniversaire du Guernica de Picasso, Institut français de Madrid, Espagne, 2017
Vues de l’exposition « Guernica Huella » À l’occasion du 80e anniversaire du Guernica de Picasso, Institut français de Madrid, Espagne, 2017
Table documentaire, Les empreintes du feu, dessins sur papier de 350 g, Papier, fusain, feu, plâtre, photos, 6 m x 2 m, 2017
Détail de la Table documentaire sur Guernica, volumes en plâtres, photos, dessins au fusain et feu sur papiers 350 g, Encre de Chine sur papiers. Dimensions : 400 cm x 200 cm, 2017
Empreinte de tripes, mélange de plâtre et de ciment, technique mixte 3x 14/ 21/ 4,5 cm. 2017
Volumes en plâtre, technique mixte 2 / 90 x 40 x / 4,5 cm, 2017
Empreinte de tripes, mélange de plâtre et de ciment, technique mixte 3x 14/ 21/ 4,5 cm. 2017
Video, Guernica Huella 4 minutes 39, à l’Institut français d’Espagne, Madrid, Espagne, 2017
Documents historiques plâtrés, collection
« réparations », technique mixte, 2013, 2014
Vues de l’exposition Guernica Huella à l’Institut français d’Espagne, Madrid, Espagne, 2017
Vues de l’exposition « Guernica Huella » à la Fondation des trois cultures à Séville en collaboration avec Institut français de la ville, Espagne, 2017/2018
Vues de l’exposition «Guernica Huella» à la Fondation des trois cultures à Séville en collaboration avec Institut français de la ville, Espagne, 2018/2018
Vues de l’exposition « Guernica.Trace » au Carmel de Tarbes, dans le cadre de l’exposition en région Occitanie “Je suis né étranger” organisée par le musée d’art moderne des abattoirs de Toulouse, France, 2019
« Les empreintes du feu », Dessins sur papier de 350 g, empreinte de tripes, fusain, plâtre, feu, aquarelle sur papier, 50 cm x 50 cm, 2019
Video, Guernica Huella 4 minutes 39, au Carmel de Tarbes, dans le cadre de l’exposition en région Occitanie « Je suis né étranger” organisée par le musée d’art moderne des abattoirs de Toulouse, France, 2019
Video, Guernica Huella 4 minutes 39, au Carmel de Tarbes, dans le cadre de l’exposition en région Occitanie « Je suis né étranger” organisée par le musée d’art moderne des abattoirs de Toulouse, France, 2019
« Guernica », dessins, fusain, feu, volumes en plâtre, technique mixte 3 x 14/ 21/ 4,5 cm, 2017
50 Photos papiers A4, Interventions in situ à Guernica, au Centre Culturel Aiete de Saint Sebastien en collaboration avec Institut français de Bilbao, Espagne, 2017
Blason de Guernica, dessin et peinture acrylique sur papier 350 g, 110 cm x 70 cm, 2016
Guernica Huella, 2017, 3,50 x 7,77 m, Huile sur toile et technique mixte, 2017

Guernica Huella
Partir des traces

 

« La terre se nourrit d’empreintes, le ciel d’ailes »
Miguel Angel Asturias

Le travail de l’artiste Nissrine Seffar, qu’il soit en peinture, dessins, objets, installations, sculpture ou images est d’une grande cohérence dans laquelle ces éléments peuvent surgir dans une intrication formelle autant que symbolique comme la nature sait elle-même que tout est lié. Ces processus de forme s’appuient à la base sur l’empreinte et son prélèvement. Georges Didi Huberman à ce sujet explique  : « Une forme, pour un peintre, pour un sculpteur ou pour un cinéaste, c’est ce qu’il s’agit d’incarner, de mettre en mouvement et de produire matériellement, en jetant du pigment sur un support, en attaquant au marteau un bloc de granit ou en modifiant la structure chimique d’une pellicule sensible. À aucun moment, la forme – qui se meut, qui se transforme – ne se sépare de la matière, qui se meut et se transforme avec. À chaque moment, la forme se forme, comme un organisme, ou prend, comme du sang qui coagule. Les notions d’incarnat, d’empreinte ou d’informe, tentent en effet, à chaque fois, de penser cette intrication et de forcer les séculaires oppositions où le mot forme se trouve immobilisé  : pas seulement l’opposition à la matière, d’ailleurs, mais aussi l’opposition à la présence, l’opposition au contenu… voire l’opposition à l’informe lui-même. »1
Sous les peintures de Nissrine Seffar, l’empreinte devient trame et les trames se superposent ou bien se côtoient, se conjuguent pour établir comme une sorte de fondation à l’architecture des couleurs qui surviennent et ces fondations contiennent en elles-mêmes la mémoire de lieux.
Il y a 80 ans le grand Pablo Picasso exécutait à Paris, rue des grands Augustins durant le mois de mai 1937, l’immense toile fameuse pour témoigner de l’horreur de ce premier bombardement sur des civils à Guernica. L’Espagne commémore, cette année, le drame et l’œuvre. Nissrine Seffar est venue à Guernica l’an dernier pour prélever les traces de son sol, l’empreinte de ses pavés près du chêne vénéré guidée par le désir ardent de dialoguer avec le chef-d’œuvre du maître.
Depuis le Printemps Arabe, fin 2010, Nissrine Seffar arpente physiquement les lieux de guerre, de drames, d’exode autour de la Méditerranée. Elle se rend sur les lieux mêmes marqués à jamais par la violence pour en prélever les traces. Toute l’œuvre de Nissrine Seffar est ainsi habitée par la mémoire, particulièrement de ce milieu du monde, pays cher à Fernand Braudel, mer bleue étale ou déchaînée pleine d’horreur et de mythes immémoriaux. Du quai de l’Exodus à Sète à Monte Cassino, de Jérusalem à Guernica, de Barcelone au camp de Rivesaltes et autres lieux de drames, autant de traces prélevées sur toile qui lui serviront, en les réutilisant, de base graphique comme un code binaire de la mémoire. Cette singularité dialectique avec le temps dont la technique de l’empreinte est l’expression permet aussi à l’artiste se s’émanciper des rictus formels de notre époque.
Elle n’est pas seulement une artiste peintre baroudeuse. Elle cherche et révèle aussi chacune des choses dont la forte signifiance impose une présence au débat de son for intérieur, houleux, passionné et profondément sensible, elle-même arc-boutée entre les deux rives de la grande bleue. Bouteilles de gaz, peaux de mouton ou de vache, cartes géographiques, livres d’histoire, balises maritimes, corps morts et bouées, tripes, plâtre, feu, photographies, vidéos, drapeaux, etc. Surgissent ainsi dans l’espace d’exposition certains éléments symptomatiques des tragédies propres à notre cruelle Méditerranée qui peuvent aussi bien être des prélèvements, des dessins, des notes, des documents. Les peintures de Nissrine Seffar sont dès lors nourries ou même augmentées de ces éléments qui dialoguent les uns avec les autres. Ainsi, une peinture peut être seule, posée simplement avec sa force propre, sa gestualité, sa palette, ses formes, ses traces, mais elle peut aussi venir interpréter un rôle dans une installation dont la dramaturgie se décrypte à plusieurs niveaux, formels ou scénographiques bien sûr, mais aussi symboliques, politiques et sans doute poétiques.
Ici, face à l’œuvre de Picasso et exactement au même format, Nissrine Seffar s’inspire de l’enracinement de l’arbre de Guernica, de ses méandres, de sa force puisée dans le sol. Les couleurs appliquées par couches, les contrastes, les lumières et les noirs ne sont pas sans évoquer les ombres dansantes sous les grands chênes un après-midi d’été. Ses couleurs renaissent ainsi sur les tons de cendre de la toile du maître. Plusieurs triangles sombres viennent rythmer, comme une basse dans un quatuor, l’éclat dansant de ces lumières. Ces triangles sont en réalité « prélevés » dans la grande toile de Picasso. Elle respecte les formats réels des ces pointes géométriques et leurs emplacements précis. Est-ce réellement le hasard qui a voulu que ces triangles soient au même format que ceux que Nissrine Seffar utilise pour d’autres installations ? Incarner la mémoire par le fait de l’empreinte a quelque chose qui tient de la magie sans doute.
À plusieurs endroits de la toile, des réserves sont pratiquées au plâtre. Ces dépôts circulaires de plâtre badigeonnés de couleurs sont ensuite retirés de la toile puis réutilisés éventuellement pour d’autres dispositifs. Le plâtre est récurrent dans le travail de l’artiste. Il est pour elle symbole de réparation comme lorsqu’elle enferme par exemple dans cette matière liquide puis solide les livres d’horreurs qui servirent les idéologies les plus délétères du XXe siècle. Nissrine Seffar d’une certaine façon par ce geste, répare la malédiction attribuée à Pandora, accusée d’avoir ouvert la jarre des maux. La boîte de Pandore, ouverte depuis des millénaires est ici refermée.
Assemblés de façon rigoureuse, de nombreux éléments convergent ensemble vers une perspective encore inconnue. Des traces de fumée en dessin, des images transférées sur des supports improbables, des empreintes de tripes dans le plâtre, des mots hagards, des taches de couleurs, autant d’éléments qui semblent dessiner, comme dans un temps chiffonné, les projets passés et à venir. Ces éléments pourraient être le glossaire d’un travail plastique intriqué, comme seule la nature sait l’être.

Philippe Saulle
Directeur de l’école des beaux-arts de Sète
Critique d’art
mars 2017

1 – in Georges Didi-Huberman « Image, matière : immanence » entretien avec F. Noudelmann, Rue Descartes N°38, 2002.

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